Archives mensuelles : septembre 2018

La PIETA de l’ami Francis

 

TRIBUNE LIBRE,

par Francis SOLER, architecte (1)

 

« CONCEPTION-CONSTRUCTION POUR LA PIETA DE MICHEL-ANGE

« Mardi 12 juin 2018, après 90 heures de débat et près de 3000 amendements déposés, le projet de la loi ELAN a été voté par 342 voix sur 511 suffrages exprimés » (2).

 

Si on considère que ce sont les immeubles d’habitation qui construisent l’histoire des villes à travers l’expression de leurs façades ou que c’est par leur architecture qu’on acte le mieux la culture d’un moment, ce que nous apprend la loi ELAN, dernièrement votée à l’Assemblée nationale, c’est cette absence complète de vision d’avenir et le peu de considération qu’auront eu ceux qui l’ont votée pour ce qu’on appelle communément l’espace du logement.

Cette loi indique que nous devons considérer désormais cette catégorie de construction, (indispensable, dois-je le rappeler, pour loger ceux qui ne le sont pas ou qui le sont mal, comme pour poser les bases d’une ville radieuse),comme un vulgaire produit d’échange, manipulé par des individus regroupés en sociétés, caisses, holdings ou unions, et dont l’unique objectif reste de faire le plus de profit possible à partir de ce qui n’est rien d’autre, pour eux, qu’une rubrique de plusdans leur bilan.

Car, faire plus,c’est bien cela, n’est-ce pas ?

Les choses sont claires : l’Etat se met en retrait de toute notion d’habiter ou de prospection en matière d’habitat et confie aux puissances logistiques et boursières la responsabilité de faire la ville et ses immeubles de logements, avec ou sans les maires, ça,c’est comme on veut, mais sans les architectes, ça, c’est sûr.

Puissances félines agissant du côté obscur de la force.

On considèrera donc que toute tentative pour commencer une opération de logements par une réflexion simplement pertinente sur le site, sa topographie, sa dimension urbaine, le milieu concerné, sa projection dans le temps ou par une architecture simplement juste, devient désormais vaine.

Les temps auraient changé, dit-on. Peut-être, mais en quoi ?

Souhaitons donc, par voie de conséquence, la bienvenue, à ceux qui font tourner les bilans comme l’assurance évidente d’une qualité d’ensoleillement de l’espace ou à ceux qui évoquent la complexité du cadre fiscal comme solution à l’ascension sociale. Ceux-là même qui avanceront, plus tôt qu’on ne le pense, que construire moins cher, ce ne sera évidemment possible qu’à partir du moment où après moins de règlementations et de recours, il faudra tout de même composer avec moins de prestations, moins de surface, moins de procédures et moins d’architecture, bien sûr.

Ne vous y trompez pas : on se fiche bien de nous et de tous ceux qui pensent qu’une ville moinsmochese ferait avec intelligence et expérience. Car, il s’agit bien, là, avec cette loi, d’un hold-up admirablement ourdi par ceux qui sont persuadés que pour aller plus vite,il s’agit juste d’aller chercher, tout de suite, la fin du film et son distributeur, sans qu’il ne soit plus nécessaire d’interroger le scenario, les acteurs et le metteur en scène pour dresser le bilan comptable des films produits dans l’année.

Mais ne nous inquiétons pas, les bilans seront au rendez-vous et personne ne trouvera rien à redire. Car, ils sont peu nombreux, ceux qui ont pris la mesure du dégât qui se pointe ou ceux qui, lucides, s’insurgent contre ces schémas détrempés qu’on revoit s’installer.

Ces figures de stylesont précisément les mêmes que celles qui présidèrent à la construction des grands ensembles des années 60, en France, sans le moindre contre-pouvoir qui garantissait au citoyen un contrôle sur les attributions des marchés de travaux.

Evidemment, la loi ne disait rien

Mais, avec la loi sur l’architecture (1977/l’architecture comme expression de la culture) qui déclarait l’architecture d’intérêt public, la loi MOP (1985) et la loi LCAP (2017), c’étaient autant d’empreintes gagnées sur l’opacité appétissante des procédures qui ont structuré nos villes et augmenté nos exigences d’architectures. Elles ont permis de préciser les objectifs, la nature vraie des projets, favorisé l’innovation et permis l’éclosion de talents.

Alors, n’était-il pas plus simple et plus efficace alors d’en moderniser les textes, plutôt que d’étendre frénétiquement, le champ de leurs exceptions ?

Car, ce sont bien encore les entrepreneurs et les industriels de la cadence qui reviennent aux manettes, ces nouveaux promoteurs chargés d’apporter au pouvoir politique le bilan quantitatif qu’il attend, plus que les dispositions que nous attendions pour libérer l’espace habité.

L’amnésie vient de frapper si fort que tout passe dans l’accéléré du tempo constructif, dans la production hâtive de planchers et de murs, dans l’éviction violente, mal mesurée, de ceux qui s’y inscrivent par nature, jamais par stratégie.

Face à l’insuffisance des services publics et à l’effondrement de la maitrise d’ouvrage publique, il est bien naturel que les transferts de compétences se fassent, si nous voulons construire plus et pour tout de suite. Alors, vers qui va-t-on naturellement ?  Evidemment vers ceux qui font tout plus vite, affichant, avec aplomb, qu’ils le feront mieux et moins cher. Pour cela, on supprime l’ensemble des phases intermédiaires de réflexion, les acteurs majeurs du questionnement, on donne les pleins pouvoirs à ceux qui sont censés garantir, au plus vite, un résultat et voilà prestement réglée la réforme du logement.

Mais de quel résultat parle-ton ?

De celui qui est dicté par l’obligation de produire une ville heureuse et équilibrée ?

Pensez-vous !

De celui qui se charge d’inscrire l’évolution des modes de vie dans un logement ?

Vous plaisantez ?

De celui, inattendu et expressif, qu’un concours d’architecture produira, contre toute attente ?

Mais, non, voyons !

On nous promet des planchers en planchers, des murs en murs, des fenêtres en fenêtres. Et si vous êtes électif, vous aurez droit, en plus, à une poignée de porte en aluminium brossé, choisie sur catalogue et garantie 6 mois. Une aubaine, au moment où le rajeunissement de la classe politique nous promettait de beaux jours, de beaux logements, des villesmoins mocheset de l’innovation un peu partout.

La Pietà de Michel-Ange en conception-construction, vous imaginez un peu ?

Oui, nous n’avons pas encore croisé Jules II.

Produire « plus, mieux et moins cher », proposait l’appel à contributions de la Conférence de consensus, ouverte par le gouvernement, en décembre 2017, au Sénat,

J’ai monté INITIATIVE LOGEMENT, en décembre 2016, à un moment où chacun avait déjà de bonnes raisons d’avoir raisonsur ce qui ferait dans l’avenir le succès d’une opération de logements.  Mais à interroger les uns et les autres, je m’aperçus assez vite que les critères, comme les objectifs qui étaient fixés n’avaient pas le même sens, suivant qu’on les prenait chez nos dirigeants, les élus, les aménageurs, les constructeurs, les usagers, les promoteurs ou chez les architectes.

J’invitai donc, en deux séances, autour du mois de décembre 2017, plus d’une centaine d’intervenants, issus, tous, des métiers du logement, à débattre, puis à rapporter, sur ce sujet, certainement le plus significatif aujourd’hui d’une radiographie pointue de notre future société, convaincu que la pluralité des opinions et des propositions pouvait intéresser le législateur et les ministres de tutelle.

En fait, les jeux étaient faits. Et, entendus plus qu’écoutés, force fut, pour nous, de constater qu’une majorité exécutive, résolue à avancer coute que coute, ne répond qu’aux cercles les plus influents.

Car, persuadés qu’en transférant la réalisation des logements vers le secteur privé, tout serait fait pour construire plus, mieux et moins cher, les auteurs de la loi prolongèrent, dans les textes, la disposition deconception-construction qui dérogeait déjà à la loi MOP. Celle-ci avait pourtant déjà eu comme effet de permettre à des constructeurs soigneusement choisis de nous gratifier de quelques conceptions de l’architecture, toutes issues de leurs inventaires. Toutes, du plus bel effet.

A l’analyse précise des mesures prises par cette loi, il est de toute évidence que, sous son impulsion, nous pairons plus pour avoir moins. »

Francis SOLER/ juillet 2018

 

 

NDLR de bas de pages

(1) NDLR : Avec l’aimable autorisation de l’ami Francis,  DECODA publie cette Tribune parue initialement dans le revue AA de juillet 2018

texte publié dans AA : AA TRIBUNe LIBRe Soler

(2) NDLR : Cette loi vient de faire l’objet d’un vote en Commission mixte paritaire qui a réussi à réduire les désaccords entre les deux assemblées, il reste à ce que le texte de la CMP soit voté en séance publique par l’Assemblée nationale et le Sénat dans les semaines qui viennent;  

C’est également cette loi, même si ce n’est pas le sujet de la Tribune de Francis, qui réduit les prérogatives des ABF dans  certains cas (installation d’antennes de téléphonie mobile et démolition d’habitat insalubre) pour lesquels l’actuel avis conforme de l’ABF dans les espaces protégés devrait devenir un avis simple qui ne s’imposerait plus aux élus sur ce type de travaux d’installation ou de démolition… 

Tout cela est consternant mais prévisible de la part des forcenés de la libéralisation à tout crin qui ne se préoccupent plus ni de l’intérêt public, ni de l’intérêt général, qui s’attache à l’architecture laquelle, dans la conception française, présente une véritable utilité sociale face aux appétits constructeurs, aménageurs ou promoteurs, publics ou privés.

A l’opposé de cette funeste loi ELAN,  j’ai pu, avec Thierry TUOT, à la demande d’un ancien président de la République en 2009, proposer par un rapport les voies et moyens de retrouver et de renforcer cette utilité sociale avec un ancrage réel sur les collectivités territoriales. Mais, si l’on ne se raconte pas d’histoire, personne n’a rien fait, y compris le commanditaire, des propositions les plus novatrices de ce rapport qui sont restées lettre morte. Ses prédécesseurs n’ont rien fait, Macron lui va plus loin, il détricote ce qui existait… 

Pour ceux que cela intéresse le rapport « Pour une nouvelle utilité sociale de l’architecture » est consultable sur ce blog :

https://francoisbraize.wordpress.com/rapport-pour-une-nouvelle-utilite-publique-de-larchitecture-juillet-2009/

 

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4 Commentaires

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Bonjour la seringue…

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