La nouvelle frontière politique (B. Bertrand)

La nouvelle frontière politique

Par Bruno Bertrand, magistrat

La France est secouée depuis plusieurs années de débats politiques de plus en plus violents et marquée par un éloignement entre le monde politique et l’opinion, traduisant une incompréhension mutuelle qui va en s’aggravant sans cesse. Chaque gouvernement au pouvoir est honni par ceux qui l’ont élu (Sarkozy de 2007 à 2012, Hollande de 2012 à 2017) et non plus seulement par ses opposants habituels. Ceci entraîne une instabilité des institutions étatiques, entre réformes et contre-réformes aboutissant à un immobilisme de fait, plus qu’une saine alternance des gouvernants.

On voit aussi d’un côté une part grandissante de l’électorat de droite, mais parfois également de gauche, se rallier aux thèses nationalistes du Front National ou de Debout la France, élection après élection, bien que nombre des votants ne partagent pas les idées d’extrême droite.

On voit d’autre part les gens de gauche se crisper dans des partis groupusculaires qui attaquent violemment, jusqu’à l’hystérie, le gouvernement socialiste accusé de trahir ses idéaux politiques au nom d’intérêts personnels supposés (Front de gauche, Ecologistes tendances les Verts, parti communiste, lutte ouvrière, NPA, etc. ..).

Et les médias surfent sur ces conflits, à coup de petites phrases recherchées sinon provoquées, de médiatisation excessive des acteurs politiques, dans le seul but à court terme d’une amélioration de leur audimat ou des ventes de journaux, avec comme seule vision de l’avenir celle de conforter les opinions politiques de leurs lecteurs/auditeurs.

Pourtant une autre grille d’analyse est possible, voire même incontournable selon moi, pour expliquer la situation confuse des idéologies politiques en France, c’est celle de l’économie mais d’une économie civilisée. Ceci sans jugement de valeur, qu’il faut surtout éviter si l’on veut observer clairement la réalité et non demeurer aveuglé, mystifié par son idéologie de référence.

Notre monde a subi une révolution économique fondamentale depuis les années 1980, c’est celle du néo-libéralisme mondialisé pour lequel le numérique, dans un monde de plus en plus virtualisé et découplé du réel jusqu’à l’absurde, constitue un accélérateur remarquable de particules autonomisées sous forme de 0 et de 1, que ces particules soient des capitaux, des marchandises ou des services ! Non seulement ce système économique a relancé le fonctionnement du capitalisme, qui a trouvé de nouveaux équilibres entre ses crises cycliques probablement inévitables mais il s’est imposé dans la majorité des pays en profitant des mécanismes d’ouverture des frontières à la circulation des richesses (Organisation Mondiale du Commerce, Union Européenne, ALENA en Amérique, Zones de libre échange en Asie, etc..).

Ces diverses formes de coopération commerciale, trouvant un intérêt économique réel et immédiat à instaurer la libre circulation des marchandises, des capitaux, des personnes et des services, ont été incapables, par suite d’égoïsmes nationaux notamment, de fixer des règles sociales minimales en regard de l’ouverture de leurs marchés. Dès lors l’augmentation de la concurrence dans chaque pays a entraîné, nécessairement, une remise en cause de la politique de toujours plus d’avantages acquis pour les salariés, issue de la théorie de la lutte des classes, et des pratiques de délocalisation des usines ou services, parfois indispensables pour la survie économique des entreprises, parfois plus guidée par le souci d’augmenter la rémunération des actionnaires, mais peu importe pour la pertinence de notre analyse.

Ce système économique très efficace en termes de quantité de richesses produites, favorisant l’innovation technologique rapide (phénomène des start-up) a vite rendu obsolète le système communiste de collectivisation des moyens de production, géré par l’Etat et le parti unique, censés protéger l’intérêt général sans souci de rentabilité, ni possibilité de concurrence. Ce fut l’effondrement du bloc soviétique et de la plupart de ses alliés, dont une partie de la gauche française ne s’est toujours pas remise, idéologiquement.

Le bilan économique de ces régimes collectivistes s’est en effet avéré, toujours, très inférieur en quantité de richesses produites, au régime capitaliste libéral et il en résulte, nécessairement un appauvrissement global de la population, hormis les projets de l’Etat symboliques : armée conquérante, conquête spatiale, ou ceux nécessaires à la perpétuation du régime : police, services secrets, justice arbitraire, administrations pléthoriques.

En effet, pour obtenir et maintenir la propriété collective des moyens de production, le régime politique ne peut être que totalitaire et prendre puis garder ou redistribuer par la force la propriété traditionnellement répartie de ces biens. Et l’ouverture économique timide que tentent certains pays, comme la Chine ou Cuba, les entraîne vers un effondrement du régime communiste ou, si le maintien du régime prime, à préférer la fermeture totale, autarcique et paranoïaque, telle la Corée du Nord.

La disparition du modèle économique et politique collectiviste a laissé un grand vide dans les esprits de gauche, mais il a été remplacé avec succès, sur le plan économique, par le régime néo-libéral mondialisé et démocratique, y compris dans les anciens pays de l’Est de l’Europe, notamment.

Mon propos n’est pas de vanter les mérites du système capitaliste, qui présente de nombreux inconvénients en termes d’injustice sociale et d’immoralité, mais d’accepter de regarder en face la réalité qu’il constitue désormais dans l’essentiel des pays du monde, au lieu de se réfugier dans l’utopie comme sont tentés de le faire de nombreux français.

Par ailleurs est apparu un nouveau débat, porté par les mouvements écologistes, sur la finitude de notre planète, sous-tendant un discours catastrophiste (trou dans la couche d’Ozone, réchauffement climatique, disparition d’espèces animales, ravages de la pollution, crainte des OGM, etc.). Ce débat est en grande partie fondé mais est présenté de façon idéologique, en vue surtout d’influer de manière partisane et politicienne sur la politique à mener, et non seulement en vue de résoudre les problèmes, réels, qui sont pointés du doigt. D’où des prévisions calamiteuses, parfois revues à la baisse, tel le trou de la couche d’Ozone qui a quasiment disparu alors qu’on nous prédisait il y a 20 ans un dérèglement total du climat de ce seul fait).

Très vite ces idées écologistes ont dérivé vers un nouveau malthusianisme, baptisé décroissance économique. Le salut serait dans le refus de la plupart des innovations (au nom d’un principe de précaution idéologisé), le retour à la polyculture biologique dans de petites exploitations agricoles ne permettant plus de nourrir toute la population, invitée à manger des végétaux et des insectes plutôt que de la viande, la transition énergétique supposant l’abandon du nucléaire et une diminution de la consommation énergétique globale, etc..

Au-delà de la crédibilité, discutable, de ce nouveau projet politico-économique, se posera la question de la redistribution des richesses, par hypothèse moindres, qu’il produira, à tous les habitants qui n’auront pas de travail dans une société en décroissance. Certains accepteront une vie austère, fondée sur le sentiment d’une vie plus proche de la Nature, mais pour ceux qui n’accepteront pas cette vision, quid ?

Une société gouvernée par une idéologie écologique fondée sur la décroissance ne peut aboutir à terme qu’à un régime quasi-totalitaire, multipliant les prohibitions à la liberté d’entreprendre : interdiction d’exploitations industrielles agricoles, interdiction de production d’électricité nucléaire, interdiction de forages de gaz de schistes, interdiction de construction de nouveaux barrages, interdiction de construction de nouveaux aéroports, de nouvelles autoroutes ou lignes de chemin de fer, interventions de démembrement et remembrement des terres agricoles, blocage des loyers dans les villes à l’instar de la loi Duflot tandis qu’on interdit la construction d’immeubles de grande hauteur à Paris, etc.

Cette impasse économique et politique a été ressentie par une partie de l’électorat, qui a abandonné le vote écologique, et le parti des Verts est désormais un groupuscule géré par quelques dirigeants utilisant les méthodes trotskystes de prise et conservation du pouvoir (noyautage idéologique et exclusion des opposants).

Dans cette redistribution des cartes économiques et idéologiques, les pays anglo-saxons ont choisi la voie du libéralisme conservateur (Bush aux USA et Cameron en GB) ou bien de ce qu’on peut appeler le social libéralisme, à l’image de la politique d’Obama aux USA et de Hollande et Valls en France, ou, en leur temps, de Schroeder en Allemagne et de Blair en GB.

Il s’agit en fait de « realpolitik » : le monde est ainsi fait, qu’il nous plaise ou non.

On doit faire avec et puisque l’on ne peut pas le changer contre l’avis de la majorité des citoyens, alors il faut tenter d’agir sur ce qui peut en limiter les effets pervers pour l’Homme car c’est bien ce dernier qu’il faut placer au centre de toutes choses.

Le vrai débat politique, la nouvelle frontière, est là :

– d’un côté ceux qui sont ou ont été au pouvoir et ont constaté qu’ils ne pouvaient changer les données internationales du système économique libéral et qu’il fallait l’adapter au mieux. Le dernier exemple étant Syryza en Grèce.

– de l’autre les utopistes moralistes, considérant qu’il faut tout renverser et reconstruire pour des lendemains qui chantent, où les hommes vivront d’amour et d’eau fraîche, sans cependant être d’accord réellement sur le système économique qu’ils souhaitent.

Ces derniers se partagent entre les collectivistes prônant la production de richesses mieux réparties et les écologistes prônant la réduction de la production de richesses par la décroissance, notamment. On retrouve dans leurs rangs des mouvements citoyens, comme Podemos en Espagne, légitimes dans leur révolte contre les ravages de l’austérité et leur juste critique de la corruption mais utopistes quant au système économique, moralement et socialement juste, auquel ils aspirent.

Face à ce dilemme, d’autres voies sont proposées :

– les nationalismes protectionnistes, porté par la nostalgie du temps d’avant (les 30 glorieuses) où les frontières auraient assuré le plein emploi. Ceci est d’ailleurs historiquement inexact car cette analyse fait l’impasse sur la situation des pays après l’hémorragie de population due à la seconde guerre mondiale, sur la persistance de la colonisation jusqu’au milieu des années 1960 et sur les premiers effets positifs de la Communauté Economique Européenne à partir de 1957, notamment). C’est la thèse du Front National et de ses homologues européens qui prônent la sortie de l’Euro, la restriction des échanges économiques et l’expulsion des étrangers pour un retour vers le plein emploi. Il s’agit d’une autre utopie et l’expérience argentine des dix dernières années, qui a vu l’appauvrissement du pays vivant en autarcie et le rejet démocratique par sa population de ce régime économique Péroniste nous le rappelle, en tant que de besoin ;

– les théologies extrémistes selon lesquelles la seule politique à mener est celle de leur Dieu, qui doit s’imposer à tous, ce qui supprime toute démocratie et limite aussi le développement économique, forcément contrôlé par les autorités religieuses (Iran chiite, Arabie Saoudite Sunnite, et à un moindre degré la tentation sioniste intégriste de certains juifs en Israël, voire le catholicisme intégriste dans certains pays de l’Est comme en Hongrie ou dans les Balkans).

La nouvelle frontière partage aussi désormais, même s’ils n’en sont pas toujours conscients et continuent de raisonner comme auparavant, les socialistes. Au-delà des conflits de personnes, qui n’intéressent que les médias, une vraie fracture sépare ceux qui tentent de limiter les abus d’un système libéral mondialisé auquel ils savent ne pouvoir échapper (Manuel Valls, Macron, auquel Hollande s’est rallié en cours de mandat) et ceux qui refusent d’accepter la réalité économique de la France de 2016 et raisonnent toujours en termes de lutte des classes (Hamon, Mélanchon,..) ou de décroissance écologiste (Duflot, ..).

Le clivage social est le marqueur de cette nouvelle frontière qui annonce probablement une recomposition majeure de nos partis politiques.

Dans une France sociale libérale au sein d’une économie mondialisée, l’entreprise est un élément de base de la prospérité de tous et elle doit être conçue comme devant fonctionner de façon collaborative entre les apporteurs de capitaux (actionnaires) et les apporteurs de travail (salariés ou indépendants) et non comme le champ clos d’une perpétuelle lutte d’intérêts antagonistes. C’est en cela que cette économie pourrait être civilisée, d’autant plus facilement que l’on progresserait vers une meilleure régulation de l’économie mondiale en réduisant les dumpings destructeurs qu’ils soient fiscaux ou sociaux et les abus que l’on connaît dans un système dérégulé.

Dès lors, la limitation de l’imposition sociale ou fiscale des entreprises ne s’analyse plus en « cadeaux au patronat » et l’augmentation perpétuelle des salaires et avantages acquis des salariés ne peut plus constituer un objectif atteignable et durable raisonnable. C’est plutôt dans la voie de la participation des salariés aux résultats de l’entreprise ou dans l’actionnariat des salariés qu’il faudra probablement s’orienter à l’avenir.

La solidarité devra aussi s’exercer autrement, par l’ouverture intergénérationnelle des emplois aux jeunes au chômage ou en précarité, par le départ, au besoin avec de moindres retraites mais plus de temps pour en profiter, des salariés en fin de carrière cumulant aujourd’hui les avantages acquis au fil de l’ancienneté selon les conventions collectives désormais obsolètes.

L’hystérie avec laquelle la gauche utopiste attaque le gouvernement social libéral de Hollande et Valls traduit surtout le désarroi idéologique de ses tenants, toujours adeptes d’un monde parfait, juste et moral qui n’a qu’un seul défaut, celui de n’avoir jamais existé nulle part…

La voie à suivre est probablement celle tracée par Obama qui, s’il n’a pas tout réussi, loin de là, a montré que même au pays de naissance du néo-libéralisme mondialisé, il y avait la place pour instaurer des mécanismes de solidarité (Healthcare) et de meilleure répartition des richesses (lutte contre la fraude fiscale, augmentation modérée des impôts des plus riches).

La nouvelle frontière sépare et oppose donc, en réalité, d’un côté les réalistes, partagés entre certains des conservateurs et les sociaux libéraux, et, de l’autre, en autant de risques totalitaires de degrés variés, les utopistes, partagés entre collectivistes, écologistes prônant la décroissance, nationalistes nostalgiques de droite ou d’extrême droite et partisans de régimes théocratiques fondés sur l’intégrisme religieux.

C’est en ayant conscience de l’apparition de cette nouvelle frontière politique, produit de l’impérialisme de l’économie, qu’on s’en satisfasse ou qu’on le déplore n’y change rien, qu’il faudra décoder et affronter les prochaines échéances politiques qui nous attendent.

Bruno Bertrand

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