La presse selon Michel Guénaire

DECODA publie, avec son accord, un billet de l’ami Michel Guénaire sur la presse qui rejoint nos propres analyses sur ce qui se passe dans ce pays et que les médias eux-mêmes sont dans l’incapacité totale d’analyser normalement (voir notre article dans SLATE : http://www.slate.fr/story/105077/medias-proces-equitable).

Un système, quel qu’il soit, est dans l’incapacité, par définition compte tenu des intérêts et des aveuglements qui le structurent, de s’auto-réformer. La réforme ne peut venir que du dehors. Il en va des médias comme de tout pouvoir et le 4ème n’échappe pas à cette règle fondamentale. Il faudra qu’un jour donc la Nation et ses représentants  s’en emparent pour dire ce qu’ils souhaitent, là- dessus aussi.

Mais place à Michel Guénaire :

« Cher(e) ami(e)

Cette élection présidentielle, la presse ne l’aura pas aidée. Elle ne l’aura pas élevée.

Le journalisme est tombé depuis plusieurs années dans deux travers : la dérision, et une direction de l’opinion à l’origine de laquelle ne sont plus tant les préjugés de la gauche militante que les intérêts à peine voilés de groupes industriels.

La dérision, tout d’abord. Je suis personnellement frappé par ce paradoxe : quand la France allait bien, elle comptait des journalistes s’exprimant avec gravité ; à présent qu’elle va mal, ses journalistes rient. Au cours de la même émission politique, le matin à la radio, le soir à la télévision, des humoristes se mêlent à des journalistes, quand les seconds n’empruntent pas aux premiers leur registre. Lors de cette campagne présidentielle, le rire et la dérision laissent ainsi peu de place au débat.

Il y a ensuite la direction de l’opinion. C’est un vêtement lourd sur nos consciences, ou une chape de plomb sur l’esprit français. Une ligne de pensée s’impose dans le commentaire de l’actualité et l’interview des personnalités politiques. Elle repose sur un manichéisme qui fait naître des oppositions le plus souvent artificielles. Le pays assiste médusé chaque jour au feu roulant des questions, d’abord déroutant, ensuite stupide, enfin révoltant, auquel sont soumis les invités des émissions politiques et qui se termine généralement par l’opprobre.

Cette presse n’est pas libre. Elle est tenue par un réseau, qui a ses liens de fidélité et ses codes. Les signatures sont inscrites dans une sociologie donnée, mais celle-ci est trompeuse. Une idéologie éditoriale fonde son discours sur les préjugés de la liberté, la défense des démunis et la haine des nantis, mais, derrière elle, se cachent des intérêts qui n’ont rien à voir fondamentalement avec la ligne éditoriale affichée.

Nous assistons à la mort du journalisme indépendant. TF1, BFM, Le Monde, Le Figaro et Paris-Match, pour ne citer qu’eux, sont la propriété de groupes industriels. Les exemples de collusion entre les journalistes exerçant dans ces médias et leurs propriétaires sont nombreux, ainsi que les preuves de censure directe suite à l’intervention de ces derniers. Il faut que cesse cette situation. Ni saine, ni efficace.

Faut-il à nouveau se tourner vers le moment fondateur du Conseil national de la Résistance ? Comme les ordonnances de 1944 avaient lutté contre la concentration des entreprises de presse, un statut doit être mis en place pour interdire à tout groupe d’entreprises exerçant une activité dominante dans un secteur économique de détenir la majorité simple du capital d’un média. Le corollaire de cette émancipation sera les retrouvailles de la presse avec le public, qui doit reprendre le réflexe de l’achat de son journal. Un média que l’on respecte a un prix, il faut payer le journal que l’on suit.

Indépendante économiquement, la presse doit aussi le redevenir politiquement. La France a des défis considérables à relever dans les années qui viennent. Elle a besoin d’un débat ouvert et profond pour s’y préparer. Celui-ci doit être animé par des journalistes rendant possible et tolérant l’échange des opinions. Chercher l’information, le ressort des actes et des pensées, la vérité par le plus légitime travail d’investigation ne doit pas aboutir à cette crispation du débat public qui ne construit plus aucune vie de la cité. Le journalisme doit rompre avec une idéologie qui est nihiliste, au lieu d’être libérale. Sa déontologie doit être entièrement tournée vers le débat.

Notre situation de blocage ne date pas d’aujourd’hui. Rien n’est soudain ou nouveau. La France a un mauvais air de démocratie parce qu’elle hérite d’années d’intimidation de la pensée politique. Notre politique ne sera pas possible que dans une autre démocratie, mais une nouvelle démocratie ne sera possible qu’avec une nouvelle presse.

Ce fut une conquête de notre démocratie, le couronnement d’un combat vieux de trois siècles au moins, la récompense de la dignité de la personne, que la possibilité de s’exprimer librement offerte à tous les individus. Nul ne pourra tolérer les censures du présent, sans se rappeler les interdictions du passé. C’est la cassure secrète qui nous guette pourtant, l’entrée dans une nouvelle ère de l’intolérance.

Il faut retrouver un journalisme indépendant. Il faut réinventer un journalisme contributif.

Michel Guénaire

SOCIETECIVILE2017″

Le billet en document média : Edito Guénaire