« Les trumpettes de Jéricho » par B. Bertrand

« Après une campagne électorale auprès de laquelle nos hommes politiques français passent pour des poètes délicats, les Etats-Unis ont choisi, cette nuit, de nommer Donald Trump président de leur pays. C’est une surprise considérable, qui fait s’effondrer les certitudes politiques de bon nombre d’américains comme les murs de la cité biblique. C’est un retournement brutal aussi par rapport aux sondages mais si l’on situe cette élection dans un contexte plus large, une logique de dégage pourtant en ce sens et des enseignements doivent en être tirés.

Considérons tout d’abord que l’élection présidentielle a été accompagnée de divers scrutins locaux aux Etats-Unis qui pour l’essentiel ont marqué le succès indéniable des conservateurs (et non des libéraux) et de leurs thèses :

– la chambre des représentants est Républicaine,

– Le Sénat est Républicain,

– l’Etat du Nebraska a voté par référendum en faveur du rétablissement de la peine de mort.

Si l’on ajoute à ce constat que l’enjeu des élections sénatoriales était le pouvoir de nomination d’un juge conservateur ou progressiste à la Cour suprême, laquelle est saisie de toutes les réformes sociétales importantes (avortement, mariage pour tous, etc..) et que les américains ont donc choisi le camp conservateur, on voit se dessiner ce qu’il convient d’appeler un mouvement réactionnaire massif.

Ne nous y trompons pas, il ne s’agit plus des libéraux américains à la sauce Reagan puis Bush père et fils, dont les Démocrates se sont aussi accommodés, sur la base de l’extension du libre échange, de la primauté économique justifiant la délocalisation des entreprises ou l’importation plus ou moins clandestine de main d’œuvre, mexicaine ou autre.

Nous sommes face à un conservatisme nationaliste, qui veut recréer des frontières étanches, voire isolationniste, et qui rejette tous ceux qui ne sont pas déjà intégrés ou en voie d’intégration au sein de l’Amérique blanche et chrétienne pour l’essentiel.

Ceci est très similaire au Brexit, où les britanniques ont rejeté l’Europe de la libre circulation des travailleurs, contestant l’immigration des Polonais, pourtant blancs et chrétiens mais pas assez « british ».

Ce retour du nationalisme conservateur est bien sûr lié aux conséquences de l’enlisement économique prolongé de nos sociétés occidentales, qu’on appelle à tort « crises » alors que le phénomène est constant en tendance depuis plus de 40 ans, après les chocs pétroliers.

Le libre-échangisme international et la dérèglementation prônée par les libéraux (Thatcher et Reagan), conjugués avec la baisse du coût du travail salarié et de la protection sociale ont certes relancé la production de richesses et permis de tirer de la pauvreté une partie des habitants des pays en voie de développement. Mais cela fut au prix du déclassement des salariés peu qualifiés des pays développés et compte-tenu de l’absence de redistribution équitable des richesses dégagées par les entreprises multinationales, grâce à l’évasion fiscale favorisée nos dirigeants européens, Juncker en tête, de l’appauvrissement de la classe moyenne.

Parallèlement le progrès technologique a entraîné une concurrence accrue entre l’homme et la machine, aggravée par le coût des salaires et de la protection sociale prélevée sur ceux-ci.

Il s’en est suivi un chômage structurel, masqué dans certains pays occidentaux par les petits boulots à temps partiel, faux travailleurs mais vrais pauvres.

Ce sont ces catégories sociales, à qui l’on annonce aussi qu’elles perdront bientôt une partie de leurs droits à la retraite, dont les enfants ont de fortes de chances d’être au chômage ou précarisés, qui se révoltent dans la seule direction qui leur paraît possible, le vote néo-conservateur.

Ce vote les oppose, au niveau des discours politiques, aux nantis de l’establishment comme aux étrangers ou immigrés qui les concurrencent pour leurs emplois mal payés.

C’est un rejet global et massif, hors d’une véritable rationalité économique, hors de toute solidarité de classe sociale comme disent les nostalgiques de Marx, hors de toute compassion chrétienne malgré leurs références à cette religion.

Il faut en tirer l’avertissement qu’en France aussi ce mouvement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, risque de se produire bientôt. On peut pronostiquer que malgré les sondages, où les réactionnaires honteux ne disent pas leur réelle intentions, d’où les surprises constatées, la primaire des Républicains verra un retour inattendu de Sarkozy ou même Fillon. On peut s’attendre aussi à voir la candidate du FN en tête au premier tour de la présidentielle en 2017, voire en passe de l’emporter au second tour suivant qui sera son adversaire.

Il est urgent de définir un programme économique et de défense de nos valeurs laïques et républicaines qui répondrait aux attentes de cette partie de la population qui traditionnellement votait à gauche ou s’abstenait avec indifférence, si l’on ne veut pas vivre un douloureux réveil dans quelques mois.

Ceci ne correspond évidemment pas aux vieilles lunes collectivistes de Mélenchon ni aux recettes démagogiques des frondeurs socialistes, pour qui l’impôt et la dette du pays apparaissent comme une corne d’abondance où il suffit de puiser pour distribuer toujours plus, en priorité à leurs électeurs potentiels.

Cela suppose de l’imagination, de l’audace, de l’union mais aussi de cesser le « bashing » permanent depuis des années de nos responsables politiques et économiques entre eux et par nos médias, qui détruisent peu à peu nos valeurs et interdisent tout action dans notre pays bloqué par ses peurs et le politiquement correct. »

Bruno Bertrand