Pour une approche économique sérieuse de la dette publique

 

Avant la naissance de DECODA, juste avant la présidentielle de 2012, on avait fait le point sur la dette publique[1]qui était déjà un des thèmes majeurs de la campagne. On avait montré que les engagements de réduction des déficits publics du candidat Hollande, à la différence de ceux du camp de son opposant de l’époque, ne conduisaient pas à remettre en cause notre modèle social et que ces engagements étaient nécessaires et jouables. Bref, qu’il fallait y aller sur ces bases. Avant de regarder comment les choses ont évolué et le pourquoi de ce qui se profile (II et III), quelques rappels s’imposent pour éliminer, d’un sujet qui s’y prête, les faux semblants et autres mystifications idéologiques (I).

 

Les fiches documentaires sur la dette publique

fiche dette publique 1

fiche dette publique 2 – 17 04

 

I – Eliminer les faux semblants et autres mystifications idéologiques

a)Réalités technique et politique de la question de la dette publique

D’un point de vue technique, on rappelle d’abord que la dette publique, au sens de Maastricht, est la somme de la dette de l’Etat, de celle des collectivités territoriales et de celle des régimes sociaux (santé, retraite, famille et chômage). La dette s’alimente des déficits annuels des budgets publics et des comptes sociaux.  Le budget de l’Etat est en effet depuis 1975 chaque année en déficit et il est grevé par la charge annuelle des intérêts de la dette (aujourd’hui plus de 40 milliards d’euros annuels pour 1900 milliards de dette publique). En quelque sorte, à un niveau d’endettement public très élevé, la dette nourrit la dette lorsqu’on emprunte soit pour rembourser les emprunts précédents et que le taux du nouvel emprunt est plus élevé que celui de l’emprunt que l’on remplace, soit, pire encore, lorsqu’on emprunte pour couvrir du fonctionnement courant.

Cependant, toujours d’un point de vue technique, la dette publique obéit à d’autres facteurs que la seule arithmétique des dépenses et des recettes.

Ce point est déterminant pour un jugement sérieux, c’est à dire non exclusivement idéologique.  En effet, un déficit au budget de l’Etat ne conduit pas obligatoirement à un accroissement de la dette car il s’agit d’économie et de dynamique, pas de la comptabilité d’une épicerie de quartier, ni encore moins d’un ménage, ni même d’une entreprise du CAC 40 !

C’est très important, ne l’oubliez jamais, même si les médias, et les pseudos experts de plateaux TV, qui vous en parlent savamment n’en disent quasiment rien : la dette décroît, c’est mathématique, malgré un déficit du solde primaire du budget de l’Etat, si la somme de la croissance et de l’inflation est supérieure au taux d’intérêt des emprunts souscrits.  On voit l’importance de cet élément de dynamique économique par rapport à un discours strictement comptable, ou de gestion en petit père de famille comme nous le sert tous les jours le prêt à penser poujadiste, voire même néolibéral. En effet, la dette publique, qui a historiquement déjà dépassé en part de PIB son montant actuel[2]est une question d’économie publique, d’économie politique[3], pas seulement de comptabilité.

La dette publique, historiquement liée à l’existence d’un souverain et à ses ambitions civiles ou militaires, est aujourd’hui liée aux Etats modernes qui portent le destin collectif des nations. En bref, la réalisation de ce destin par une entité qui a, a priori, l’éternité devant elle, et au travers de politiques publiques souvent couteuses, notamment en termes d’investissement d’intérêt général ou de dépenses de solidarité destinée à maintenir le lien social, ne peut obéir à la seule logique du bon père de famille qui ne dépense pas plus qu’il n’a. On comprend ainsi que les idéologues qui contestent le rôle des Etats ou qui veulent le réduire, tentent d’imposer une telle logique alors que l’idée même d’Etat moderne développé en est aux antipodes (Cf. supra note 4).

En effet, le concept d’Etat s’inscrit, notamment du point de vue des investissements, dans la très longue durée. Inconcevable en gestion du type dit « bon père de famille », cette approche d’économie politique, et son discours, ont aujourd’hui moins de succès. Ils ne sont pas en effet spontanément préhensibles par le bon sens commun.   En outre, passés de mode, ils  ne sont plus très présents dans le discours médiatique dominant…  Au contraire, son inverse, la gestion en « bon père de famille » qui ne dépense pas plus qu’il ne gagne, et son extrême la démagogie poujadiste, semblent avoir un boulevard  devant eux. On dirait que les mots « économie politique » ou « économie publique » sont aujourd’hui devenus des gros mots…

Bref, un Etat peut être en excellente situation avec une dette élevée si la dynamique de cette dette est positive et que son économie est en croissance. On en a de multiples exemples de par le monde. La dette n’est pas un problème en soi. Le problème vient plutôt des idéologues qui veulent réduire la dette publique à tout prix pour d’autres motifs que la santé économique et sociale du pays, notamment pour réduire la redistribution des richesses et les prélèvements qu’elle implique.

Pour ce faire, voyons maintenant comment, à cette fin, certains sont prêts à toutes les malhonnêtetés intellectuelles.

b) On rappellera en effet que les appréciations les plus courantes sur la dette publique et la nécessité de sa réduction drastique (au moins dans le discours des libéraux[4]), s’appuient sur des ratios dont l’honnêteté intellectuelle reste à établir.

Ainsi, le ratio « PIB/Dette » universellement utilisé pour comparer les Etats quant à leur dette publique  est un ratio qui rapporte du stock (la dette) à du flux (le PIB) et du pluriannuel (la dette) à de l’annuel (le PIB) !!! Amusez vous faites la même chose avec vos emprunts personnels et vous verrez ce que représente alors votre taux d’endettement… Le résultat d’un tel ratio  est évidemment défavorable aux Etats à dette et prélèvements obligatoires élevés[5].

A t-on déjà vu plus superbe magouille intellectuelle que ce ratio ? Sans aucun doute, avec le discours rigolo sur la « dette laissée aux générations futures».

Si la dette publique est une réalité incontestable et qui peut devenir dangereuse, il est faux de dire qu’elle représente une charge nette laissée aux générations futures… C’est une approche idéologique manipulatrice qui consiste à ne prendre en compte dans l’analyse que le passif, sans tenir compte de l’actif ! L’actif ? C’est tout ce qui est laissé, notamment en termes d’infrastructures, aux générations futures.

L’OFCE l’a chiffré : le bilan est positif pour chaque enfant qui naît en France si l’on se livre à une analyse qui prend en compte actif et passif, ce qui semble, pour un esprit sain, la seule manière correcte de procéder. Donc, inutile de dramatiser la question de la dette publique de manière bébête, quand ce n’est pas malhonnête.

c) Enfin, la manœuvre peut être aussi beaucoup plus subtile et plus politique.  Ne porter le regard, dans les comparaisons entre Etats, que sur la dette publique et pas sur la dette privée, sa face cachée, est un choix souvent fait par les commentateurs sans le dire.

Or, c’est une erreur lourdement trompeuse puisque dans bon nombre d’Etats le niveau de socialisation des dépenses d’assurances sociales est beaucoup plus faible qu’en France. Et ces dépenses, non socialisées dans ces pays, relèvent d’un financement par les ménages. Elles font exploser la dette privée puisque, s’agissant de pays à niveau de développement comparable, les dépenses sociales sont d’un montant équivalent aux nôtres[6]et les ménages empruntent davantage du fait de cette charge sur leur budget. Leur épargne est d’autant plus faible.  A l’inverse dans les pays à forte dette publique, la dette privée des ménages est beaucoup plus faible et leur épargne élevée. C’est le cas de notre pays.

Si l’on voulait être honnête et sérieux dans l’analyse et les comparaisons entre Etats développés à niveau de vie comparable, il faudrait, pour les pays à faible endettement public résultant d’une faible socialisation, prendre en compte une partie de la dette privée pour mesurer l’impact réel des choix politiques sur les ménages. Inutile de dire que ce n’est jamais fait par les journalistes commentateurs, ni par les experts de plateaux TV…

Le discours sur la dette publique devient ainsi très souvent  soit le repaire des poncifs les plus éculés, soit une machine de guerre de l’idéologie libérale contre l’Etat providence, quand ce n’est pas les deux, les premiers bien sûr, on est pas dupe, venant au service de la seconde.

 

II – Un approche sérieuse de la question de la dette publique doit pouvoir supporter l’épreuve des faits d’une économie en crise

a) Depuis 2012 et les fiches sur la dette publique que l’on vient de rappeler, un certain nombre d’évènements s’est produit concernant le sujet de la dette publique.

Si l’on résume, le déficit du budget de l’Etat a été réduit et ramené à 4,8% du PIB en 2012 (et à peu près la même hauteur en 2013). Cet effort a pu être réalisé grâce à une stabilisation de la hausse des dépenses de l’Etat (0,5%, au lieu de 2% par an en moyenne les dix années précédentes). Effort réalisé malgré la baisse des rentrées fiscales, vérifiée encore sur l’année 2013, du fait de la faiblesse de la croissance et de l’activité.

Ce résultat a pu être atteint aussi grâce aux augmentations de l’impôt sur le revenu décidées pour 2012 par le gouvernement précédent (gel du barème de l’IRPP, suppression de la ½ part des veufs et veuves, par exemple).  Puis pour 2013, par l’actuel gouvernement qui a imposé davantage les plus aisés conformément aux engagements de campagne (augmentation de la tranche maximale d’imposition à 45% au lieu de 41% et création de la super imposition via les entreprises sur les très hauts revenus supérieurs à 1 millions d’euros).

De leur côté, les finances des collectivités territoriales ont été davantage contraintes, mais encore trop faiblement, et les déficits des régimes sociaux s’accroissent.

Ces déficits alimentent l’importance de notre dette publique qui atteint fin 2013 un peu plus de 92% du PIB, soit 1900 milliards, ce qui nous place au hit parade des pays développés dans une honnête moyenne d’endettement.

Bref, si l’on veut bien être sérieux, il reste encore du travail à faire sur la dette publique.

Dans le jeu que nous choisissons, très majoritairement, de voir jouer par notre pays : une économie de marché ouverte, à niveau de socialisation élevé, dans un monde lui même ouvert et dans le cadre d’une construction européenne qui nous prive de certains leviers classiques (la maîtrise de la monnaie et la création d’inflation), la question des déficits et de la dette publique ne peut être écartée, d’un revers idéologique de la main, pour continuer à redistribuer toujours plus de l’autre main, sans se préoccuper des richesses réellement créées et en laissant filer les déficits. Il faut le souligner très fortement, pour faire cela, que promettent beaucoup de démagogues, il faut se mettre en marge de nos engagements communautaires.

En effet, Marine, Jean-Luc et consorts, si l’on change unilatéralement les règles du jeu (sortir de l’euro, fermer nos frontières, laisser filer les déficits – ce qui implique une remise en cause des accords économiques et monétaires européens – etc. à la carte selon les programmes de nos bons partis extrémistes de gauche et de droite), notre pays s’albanise au moment où le monde s’ouvre. Vu la rareté de la solution, ça serait chicos, mais à vrai dire assez con.

b) Il faut admettre que si, on la vu, le silence du discours dominant sur la dette privée est souvent un vrai problème du point de vue de l’honnêteté intellectuelle, ce discours n’est pas en revanche un sujet pour les entreprises. En effet, la dette privée n’est pas le problème des entreprises, mais, en revanche, la dette publique en est un. On peut le regretter, mais c’est comme ça.

Une dette publique très importante présente, en effet, des inconvénients économiques non négligeables. Cette dette génère, en premier lieu, une charge en intérêts annuels qui grève le budget de l’Etat et le prive de marges de manœuvre pour financer ses politiques (en France plus de 40 milliards d’euros par an d’intérêts de la dette, soit presque le montant du produit de l’impôt sur le revenu), ou pour réduire la pression fiscale lorsqu’elle est jugée trop élevée.

Une dette publique élevée déclenche en outre infailliblement un montant important de prélèvements obligatoires ; en France à hauteur de 46% du PIB[7]et pour un pourcentage de dépenses publiques de 55,9% de ce même PIB[8].

La socialisation des risques (santé, chômage, vieillesse), la politique de la famille, ainsi que des services publics importants et modernes (transports, hôpitaux, éducation, etc.) ont un coût et il est inutile de feindre l’étonnement. Cela vaut 1119 milliards d’euros de dépenses publiques par an dans notre pays aujourd’hui[9].

On l’a dit, plus haut, il est intellectuellement discutable de ranger dans les prélèvements obligatoires les cotisations de certains des régimes d’assurance sociale alors que dans d’autres pays, avec lesquels on se compare ou avec lesquels nos acteurs nationaux sont en compétition, ces dépenses restent privées (et alimentent la dette privée pas la dette publique).

Néanmoins, objectivement, un montant très élevé de prélèvements obligatoires est pénalisant dans un monde global et ouvert.  En effet, dans une économie de concurrence, l’impact sur la compétition économique est réel et influe le choix des investisseurs peu enclins à rechercher le montant le plus élevé de prélèvements publics. Economiquement, le montant des prélèvements obligatoires a un impact sur l’activité, c’est incontestable et tous les « pays voyou» qui organisent leur prospérité actuelle sur le dumping fiscal et social l’ont fort bien compris.

c) Bien entendu, le repli d’une économie sur elle même et sa demande intérieure évite, au moins par une vue bien commode de l’esprit, cet inconvénient. Mais, il faut prendre en considération ce qu’y perdrait cette économie, en termes de résultats et d’emplois dans tous les domaines où elle est en pointe, ou forte.

En outre, comment peut on encore, dans un monde qui se développe en grande partie sur les échanges internationaux et dont le développement économique le plus récent repose sur l’économie de l’information et de l’immatériel, concevoir un repli sur soi, derrière des frontières physiques (!), comme solution aux difficultés ? C’est quand même pas très compliqué et ce serait pure folie. N’est ce pas Marine et même un peu Jean-Luc ?

Bref, il faut être grosso modo irresponsable pour croire  que notre avenir peut être dans une « albanisation » de notre économie, ou que l’on peut décider, comme ça, de jouer tout seul dans un système ouvert à l’international et intégré au plan communautaire.

A l’ultra gauche qui joue l’internationale comme avenir du genre humain, il faudrait admettre de se replier sur soi à l’heure où le monde devient global ? A la droite extrême, qui a longtemps souhaité le plus grand « laisser faire » économique, il faudrait organiser le même repli au moment où ce laisser faire se réalise ?  Ils sont bêtes ou quoi ? Absurdités idéologiques que ces postures électoralistes et démagogiques…

Il n’y a d’avenir économique et de progrès social  possibles que dans la régulation par le droit d’un monde désormais global et, donc, tout comme pour la construction européenne, dans une plus grande construction de l’Etat de droit notamment au plan économique, fiscal et social.

Bref, la solution n’est pas dans le repli sur l’échelon national. Ce repli serait tout aussi réactionnaire que les autres replis identitaires, par exemple sur les identités régionales, voire d’autres racines encore plus « infra »…

 

III – Dès lors, semble t-il, il n’y a plus qu’une alternative, obligée…

a) Un pays majeur ne peut pas faire défaut sur sa dette publique (pour alléger la charge annuelle de celle-ci et relancer son économie) et s’il ne peut pas, non plus, fabriquer de l’inflation par la dérive volontaire de sa monnaie, il n’y a plus que deux leviers pour retrouver les équilibres nécessaires à une économie performante dans un monde ouvert :

– soit il augmente les ressources publiques,

– soit il diminue les dépenses publiques[10].

Les ressources publiques augmentent soit par la croissance de l’activité (augmentation du PIB et donc du produit des rentrées fiscales même à taux constants), soit par l’augmentation des taux des prélèvements obligatoires (impôts directs et indirects, cotisations sociales).

Les dépenses publiques, quant à elles, ne diminuent que lorsqu’on décide de les réduire à la hauteur que politiquement l’on fixe. Elles ont une très forte inertie à la hausse par l’évolution naturelle des comportements, le vieillissement de la population, etc. Pour preuve, on n’a jamais baissé significativement les dépenses publiques depuis plus de quarante ans, malgré tous les discours, et elles s’élèvent aujourd’hui à 55,9% du PIB.

L’actuel gouvernement vient de faire  une première étape en 2013 en réduisant l’augmentation des dépenses de l’Etat de 2% à 0,5% (gain de 8 milliards d’euros environ) pour réduire le niveau du déficit du budget de l’Etat. Il projette de réduire les dépenses publiques (Etat, collectivités territoriales et comptes sociaux) d’ici 2017 de 50 milliards pour d’une part   amener progressivement notre déficit public au niveau requis par nos engagements communautaires et, d’autre part, et en même temps, financer la réduction des prélèvements obligatoires sur le travail dans le cadre de sa politique en faveur de l’emploi.

b) Car, en effet, se pose en outre, et là pas seulement avec des données économiques, budgétaires et comptables mais avec de la chair et une épaisseur humaine, la question de l’emploi.

Même si la question de la dette publique est le sujet que l’on traite ici, ce n’est pas seulement la question des désavantages économiques compétitifs qu’elle provoque qui se trouve posée. C’est aussi, en même temps, celle de l’emploi car les deux questions sont liées.

Face à la léthargie de notre économie et à sa faible croissance, face aux destructions d’emplois massives, et sans scrupule, quant à leur localisation internationale optimisée, la résorption du chômage ne peut pas  reposer sur la création,  sans fin, d’emplois aidés par l’Etat et, encore moins, par la création d’emplois publics.

Ce fut l’engagement du candidat Hollande de lutter contre le chômage par les contrats aidés par l’Etat. Cette politique publique a produit ses effets (diminution du chômage des jeunes depuis six mois et stabilisation du chômage global sur les trois derniers mois 2013). Mais une telle politique n’est pas extensible à l’infini. Qui a pu le croire ?

Le croire, et le faire, ce serait accepter d’accroître, de manière aussi indéfinie, les déficits que l’on cherche, à juste titre, à réduire pour faire face à nos engagements européens et retrouver une dynamique davantage créatrice de richesses et donc d’emplois dans le secteur privé. Ce serait aussi la fin très rapide de notre crédibilité sur les marchés financiers où nous sommes tenus d’emprunter, et, donc, l’explosion de nos taux d’intérêt, ainsi que la chute vers une situation à la grecque pour la deuxième économie de la zone euros et la cinquième puissance mondiale.

c) Il faut donc prendre des mesures qui favorisent la croissance et les créations d’emplois dans le secteur privé. L’idée d’un Pacte avec les partenaires sociaux offrant aux entreprises un abaissement de certaines de leurs charges, assises sur le travail, contre des créations d’emplois est une bonne idée pour deux motifs.

D’une part, on l’a vu, le taux des prélèvements obligatoires pesant sur le travail est pénalisant pour l‘emploi en France (même les économistes de gauche, comme T. Piketty – en conviennent) et presque à hauteur de 20% par rapport à certains de nos concurrents. D’autre part, sur le principe, il est anormal d’asseoir massivement sur le travail (par les cotisations sociales patronales et salariées) les prélèvements publics nécessaires au financement du niveau de socialisation que nous souhaitons maintenir.

Cette conception est aujourd’hui dépassée car l’emploi n’est ni une assiette juste, ni une assiette suffisante.

En outre, cette manière de procéder plombe notre compétitivité à l’export vis-à-vis de la concurrence européenne et de la compétition internationale. Elle la plombe aussi, ne vous faites pas d’illusion, sur notre propre territoire et pour notre demande intérieure vis-à-vis des produits importés dans une économie ouverte. Bref, il faut opérer, et c’est urgent, un changement de ce mode de financement de certaines branches de nos assurances sociales.

C’est dans une telle approche que se situe la mesure de suppression des cotisations patronales sur le travail finançant, à hauteur de 30 milliards par an, la branche famille, mesure annoncée par F. Hollande le 14 janvier dernier.  Ainsi, le coût du travail sera diminué d’environ 5%. Saluée et en France et à l’étranger comme positive, quelle est la nature de cette mesure et est elle bonne ?

d) Les médias et la classe politique y sont allés, bien entendu, de leurs commentaires, parlant de  « tournant », de « virage », de « revirement » ! François Hollande serait ainsi passé de la gauche à la social démocratie bien molle, voire au social libéralisme et la mesure qualifierait une politique de l’offre… donc de droite !

Franchement pour sourire un peu, ce serait trop beau pour les libéraux, qui auraient fait une nouvelle prise, et bien triste pour notre pays… Il faut donc décoder et pour cela ne pas se raconter d’histoires sur la nature de la mesure et sur la politique de lutte contre le chômage suivie dans notre pays depuis belle lurette.

N’oubliez pas c’est important ! Soutenir les entreprises par des aides publiques pour développer l’économie prend deux formes, (comme pour les aides aux ménages, d’ailleurs) :

1° soit des aides directes sonnantes et trébuchantes (versement de subventions pour les entreprises, versement d’allocations pour les ménages),

2° soit des aides indirectes par des avantages fiscaux (réduction d’impôt ou de charges pour les entreprises, réduction d’impôt pour les ménages). Cette seconde catégorie est ce que l’on appelle les « dépenses fiscales » puisque l’Etat diminue ses rentrées fiscales, ou en cotisations, pour soutenir une activité qui se voit ainsi allégée de ses obligations normales de contribution.

Une mesure supplémentaire de baisse des charges des entreprises n’est donc pas  un virage ! C’était déjà une réalité, et depuis très longtemps ; depuis aussi longtemps que l’on essaie de lutter contre le chômage ou la dévitalisation de certains territoires.

En conséquence, l’annonce faite par le président d’un allègement des charges des entreprises, par la suppression de la contribution sur les salaires perçue au profit de la branche famille, n’est, en soi, ni un virage, ni une bascule vers une politique de l’offre. En effet, la politique de l’Etat, mais aussi celle des régions,  comprend déjà de nombreuses dépenses de ce type[11](à hauteur environ de 75 milliards par an d’aides aux entreprises, Etat et Régions confondues).

Lorsque ce n’est pas de l’incompétence pure et simple, ce n’est donc que par goût de la simplification médiatique, ou de la provocation politique, que l’on peut opérer une telle qualification de virage à droite sur une politique de l’offre et, franchement, en prenant les gens pour des zozos.

Bref, la politique du gouvernement était sociale démocrate et elle le demeure. Rien de nouveau. Cela plait ou cela ne plait pas… mais c’est la réalité. Pour soutenir la création d’emplois dans le secteur privé dans le cadre de la lutte contre le chômage, cette initiative n’est ni nouvelle, ni critiquable, au contraire, on va le voir.

N’est pas original non plus le pari (sauf en ce qu’il sera plus surveillé que les aides précédentes) selon lequel les entreprises consacreront bien ces gains à des créations d’emplois et/ou à des investissements concourant au même objectif.

e) La nouveauté, en revanche, tient d’abord au montant, 30 milliards CICE compris. C’est extrêmement significatif puisque le montant total des aides publiques aux entreprises s’élève à 75 milliards d’euros par an.

Ensuite, la nouveauté tient aussi à l’existence d’un Pacte global pour l’emploi qui doit intéresser tous les partenaires sociaux appelés à le négocier.

Enfin, la nouveauté tient au financement de cette mesure (30 milliards d’euros y compris les montants relatifs au CICE) qui sera gagée par des économies qui seront réalisées sur les dépenses publiques à hauteur du même montant, 30 milliards d’euros[12].

Au total, si l’on ajoute la réduction progressive des dépenses publiques rendue nécessaire par nos engagements communautaires de retour à un déficit de 3%, c’est un montant de 50 milliards d’euros sur les dépenses publiques qu’il faudra économiser d’ici 2007, soit un peu plus de 15 milliards par année budgétaire[13].

Là se situent le véritable pari et le véritable risque. D’une part, le pari, où prendre les dépenses à réduire et, d’autre part, le risque, que ces réductions de la dépense publique accentuent l’effet récessif actuel de la crise sur notre économie. Mais pour favoriser la création d’emploi dans le privé, la politique des emplois aidés, couteuse aussi, ayant atteint ses limités, le président avait il le choix ? Très franchement, je ne le crois pas.

f) La théorie économique, en simplifiant un peu, oppose, grosso modo, les tenants de la politique de l’offre (J.B. Say et les libéraux) et ceux de la politique de la relance par la demande (Keynes et les socio démocrates).

Le clivage théorique  fonctionne parfaitement à l’université, ce qui est normal, et dans les débats politiques et médiatiques, mais la réalité des politiques effectivement conduites depuis que nous connaissons un chômage de masse ne se résout pas à une approche aussi binaire.

Droite et gauche (de gouvernement), à l’exception de périodes qui ont apportées des réformes économiques politiquement marquées[14], utilisent les mêmes armes pour lutter contre le chômage. En outre, l’adversaire politique des réformes idéologiquement marquées, une fois revenu au pouvoir, ne peut, ou ne veut, les remettre effectivement en cause. Sans doute, parce que les faits sont encore plus têtus que les idéologies…

Bref, dans le cadre de ce clivage théorique (offre contre demande), à ceux qui soutiennent que, pour créer des emplois, il aurait mieux valu relancer la demande par des augmentations des salaires et des prestations  et davantage d’investissements publics (avec la conséquence obligatoire de laisser filer les déficits publics), je répondrai, premièrement, qu’il n’est pas possible de ne pas respecter nos engagements européens de stabilisation des dépenses publiques, sauf à vouloir s’engager dans une marginalisation.

En fait, il faudrait que l’Union européenne évolue vers une majorité d’Etats sociaux démocrates (et que donc un certain nombre de gouvernements libéraux actuels tombent) pour que l’on puisse espérer infléchir la politique sans aucun doute beaucoup trop libérale au plan économique  conduite par l’Union.

Mais aujourd’hui, il ne faut pas rêver, seule, et même à quelques uns comme actuellement, la France ne peut pas infléchir significativement la politique économique européenne. Et, ce, même si l’Europe est quasiment seule, au monde, à être sur un schéma très « vertueux » au plan de sa politique économique et monétaire qui ajoute sans nul doute aux effets de la crise sa propre dose d’austérité.

A l’inverse, la FED aux USA a injecté massivement des liquidités monétaires au soutien du redémarrage de l’économie américaine et elle continue. Le Japon fait de même ainsi que d’autres Etats. Et ça marche ! Une politique keynésienne de relance est ainsi largement de retour dans de nombreux pays ce dont se félicitent des économistes comme le prix Nobel Krugman (mais aussi le FMI), tant il est vrai que des cures d’austérité d’une grande sévérité en période de crise sont inadaptées et ne font qu’accroître les difficultés économiques des pays et de leur population. L’évolution de l’Allemagne où Mme Merkel a dû partager le pouvoir est un signe de la lassitude des peuples d’Europe sur la politique économique conduite au plan communautaire ainsi que par les gouvernements libéraux en Europe.  Les européennes de juin leur donneront l’occasion d’être cohérents !

Pour revenir au plan national, l’option classique à gauche de relance massive par la demande est une option politique sur la table (au sens noble d’un choix politique), mais serait, dans la situation de l’économie française actuelle, une erreur.

Une politique  de relance de la demande et de la consommation intérieure, dans notre économie, dont l’offre est en panne et qui est ouverte à l’Europe et au monde, conduirait surtout à relancer la production des pays avec lesquels nous commerçons et pas notre production intérieure.

Donc le pari fait par le président est le bon car c’est le seul possible pour lutter contre le chômage en rendant notre offre plus compétitive par la baisse des coûts pesant sur le travail, tout en poursuivant un effort raisonnable de réduction de nos déficits publics.

Malgré ce choix, la politique économique conduite est  une politique de relance  par ses effets induits : d’une part dopage des exportations par la baisse des coûts d’environ 3%, provoquant un choc positif de demande d’environ 0,75% de point de du PIB, d’autre part, la résorption du chômage doit produire les mêmes effets positifs.

Au delà des débats théoriques entre partisans de Say et de Keynes, le pragmatisme doit être la règle et il nous faut des solutions adaptées à notre situation. En outre, politiquement, s’attaquer aux coûts est de nature à donner à notre pays des marges de manœuvre pour obtenir de Bruxelles, dès lors qu’on aura prouvé ainsi que l’on s’engage dans la bonne voie, un plus grand étalement dans le temps de notre indispensable ajustement budgétaire[15].

J’ajoute pour conclure politiquement que,si on veut bien être sérieux, franchement, qui a pu croire avoir élu, en mai 2012, Jean-Luc Mélanchon, ou Pierre Laurent, et ainsi avoir choisi une politique de relance par la demande en faisant filer les déficits, alors que le premier engagement du candidat Hollande a été de réduire ces déficits ?

Donc, si on a le droit de ne pas être d’accord sur le bien fondé du choix du président de réduire les déficits publics, en revanche on ne peut pas  nier que ce fut d’emblée sa priorité.  Le choix a été clair depuis le début. Aucune surprise, donc inutile de la feindre et d’alléguer un pseudo virage droitier.

A propos de virage droitier et à titre de comparaison pour calmer les esprits à gauche, et pour que vous réfléchissiez bien lors des prochaines échéances électorales, n’oubliez pas que si Hollande projette de réduire les dépenses publiques de 4% en trois ans, soit 50 milliards d’ici 2017 (soit encore 15 milliards par an), l’UMP, quant à elle, s’est engagée dans son programme à réduire les dépenses publiques de 5% par an, soit près de 60 milliards, mais là c’est par an !

Dans DECODA n°12, on avait indiqué ce à quoi correspond une diminution des dépenses publiques de 60 milliards par an, reportez vous – y si vous avez oublié, c’est intéressant !

A de telles hauteurs de réduction, on ne peut plus écrêter tout le monde pour que cela soit moins douloureux, ça ne marche pas : il faut tailler et supprimer par pans entiers des missions, des services et des prestations. Exemples ci-après, en forme de bref rappel juste à propos des dépenses publiques relevant de  l’Etat si on lui appliquait le remède de cheval de l’UMP.

Si on applique la mesure du programme UMP au budget de l’Etat (5% par an de suppression de dépenses publiques, soit 60 milliards),  on doit supprimer peu ou prou, première année, pour faire 60, la défense nationale (30), la police et la justice (30 à elles deux), les deux années suivantes l’éducation nationale (120) en deux coups de cuillère à pot, et la quatrième année presque toutes les aides aux entreprises (75) ! Si on ne le fait pas sur l’Etat, il faut alors le faire à la même hauteur (60 par an) sur les dépenses de santé ou sur la politique pour la famille…

Là vous auriez nécessairement un véritable démantèlement de nos services publics, de notre économie et de notre système social et de dramatiques économies comme on semble les aimer à droite… même si, jusqu’à présent, ce fut surtout dans les discours (Cf. note 5 supra).

A vous de voir…. Vous allez avoir un premier choix dès mars, lors des municipales, puis en juin, lors des européennes, sur la politique que vous souhaitez voir menée dans notre pays et en Europe ! Libre à vous de confier votre destin à ces fous furieux qui veulent nous rejouer leur petit Reagan et leur petite Thatcher…

 

 

 

Notes de bas de pages

[1]Fiche 1 « La dette publique consistance et poids réel » et Fiche 2 « La dette de l’Etat, Que faire ?»

[2]Pour l’exemple de la France, les périodes de forts investissements publics et notamment celles de reconstruction dans les après guerres du XXème siècle  ont conduit à une explosion de la dette publique

[3]Vouloir traiter la dette publique comme une vulgaire dette privée revient, ontologiquement, à nier l’idée même de collectivité nationale agissante dans la durée en tant que puissance publique au travers d’un Etat. C’est bien une manifestation du crédo libéral qui veut réduire l’Etat à son rôle régalien pour diminuer son coût et donc les prélèvements de solidarité, laissant à la dette privée et aux inégalités le règlement des questions qui peuvent être couvertes par des assurances privées ; la dette publique n’est donc pas un choix comptable, ni même  seulement économique, c’est un choix d’économie politique et soutenir l’inverse n’est qu’une posture politique du crédo libéral  

[4]Rappelons aux supporters de l’UMP qu’entre 2007 et 2012, l’action du président précédent a conduit à un accroissement de la dette publique de 600 milliards d’euros, soit 50% d’augmentation !

[5]Avec des ratios honnêtes de type « flux/flux », « stock/stock » ou « annuel/annuel », les résultats sont d’une tout autre nature par exemple sur le taux d’endettement de l’Etat… on renverra aux deux fiches précitées pour ceux que cela intéresse 

[6]Voir l’article de Daniel Cohen dans Le Monde du 7 janvier 2014

[7]Là, le ratio est honnête car le PÏB et les prélèvements sont à la fois, chacun, annuel  et un flux

[8]La différence (en points de PIB) entre dépenses publiques (56%) et prélèvements obligatoires (46%) est donc de 10%.  Cette différence structure nos déficits et notre endettement public et on voit bien à la seule vue de ce différentiel (10% du PIB = 190 milliards d’euros) où est la marge de progrès si l’on ne peut plus augmenter les prélèvements obligatoires. Inutile de se le cacher ! 

[9]Soit 16954 euros par habitant en France à financer par an, en comprenant les investissements ; imputable pour 4408 euros à l‘Etat, 3476 euros aux collectivités territoriales et, last but not least, 7968 euros aux quatre branches des régimes sociaux

[10]Ce sont les deux conditions de la stabilisation puis de la réduction de sa dette publique et de sa charge en intérêts annuels

[11]D’ailleurs, comme d’autres aides indirectes, les fonds alloués aux entreprises au titre du CICE s’inscrivent dans cette même veine

[12]Puisqu’il n’est pas question de supprimer les aides de la branche famille, les économies réalisées permettront de financer cette branche qui sera financée par le budget de l’Etat

[13]Sur un total annuel de 1119 milliards d’euros de dépenses publiques

[14]Alternance de 1986 (suppression autorisation administrative de licenciement, ordonnance sur la concurrence), alternance de 1997 (création des 35h)

[15]Voir à ce sujet l’article de Pierre-Olivier Gourinchas et Philippe Martin, économistes keynésiens, publié par Le Monde du 28 janvier « François Hollande, super-keynesien !, Derrière le choc de l’offre, une politique de relance. »

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